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#Autopsie d’une crise prévisible

C’est Jean-Noël qui a trouvé le titre, et c’est lui qui m’inspire cet article.

Parce que je n’ai pas vécu « l’aventure » Bassin Versant, ce sujet dont nous parlons si souvent à la maison et au chantier qu’il m’est parfois sorti par les yeux.

Seulement voilà, la situation actuelle des ostréiculteurs dans plusieurs bassins du littoral français, me plonge la tête la première dans ce dossier, primordial, essentiel, et toujours en construction car le contexte évolue avec le temps qui passe.

Plus de 150 entreprises fermées à la vente pour cause de norovirus, dans le Morbihan, la baie du Mont Saint Michel, l’Ille et Vilaine et la Charente-Maritime.

Économiquement, c’est catastrophique.

Environnementalement, c’était prévisible.

Depuis que je connais Jean-Noël, je suis imprégnée de sa culture Bassin Versant. Pendant des mois, au début, je comprenais bien la théorie du discours. Et puis, très vite, en déambulant à la côte, en marchant sur les parcs, en respirant l’air marin, en ressentant jusque dans mes articulations ce qu’est un milieu naturel, en devinant de mieux en mieux le langage de la nature, en améliorant constamment ma vision du paysage, en grandissant, tout simplement, auprès d’un homme ultra sensible à ce.eux. qui l’entoure.nt. je sais dire à présent l’indispensable reconnaissance du travail accompli, mais aussi l’indispensable nécessité de continuer à creuser un sillon, souvent bien vite laissé en lisière, parce que la politique ne sait pas trouver son public dans la préservation d’un milieu, alors que proportionnellement au temps qui passe, la population littorale augmente.

Mais qu’est-ce donc que ce Bassin Versant Littoral dont je vous rabâche les oreilles?

L’histoire commence en 1994, quand la rivière d’Etel était promise à un classement en B pour la qualité de ses eaux, lors de la prévision de mise en place de nouvelles normes de classement.

Jean-Noël connaissait Pierre Mollo, depuis son stage professionnel pour l’accès aux concessions du Domaine public maritime, Pierre Mollo biologiste marin, spécialiste du plancton, mais pas seulement. C’est Pierre Mollo qui suggère de mettre en place des mesures autour du bassin versant, qui sait bien l’importance de la rencontre des eaux douces et des eaux salées pour la biologie marine.

La prise de conscience de l’interaction du milieu terrestre sur le milieu marin, permet d’instaurer un dialogue entre agriculteurs et ostréiculteurs. La blague habituelle pour résumer ce travail de concertation et d’échanges, passe par un mot de vocabulaire qui dit tout des différences entre ces deux milieux qui jusque là, ne se connaissaient pas : le mot « phyto ».

Pour un agriculteur, la « phyto » concerne les produits phytosanitaires. Pour un ostréiculteur quand on parle de phyto, c’est phytoplancton. Rien à voir donc.

Ce qui démontre, s’il en est encore besoin, que l’ignorance entraîne des conflits alors qu’une connaissance mutuelle permet de construire et d’avancer en paix.

Ainsi, ce travail de dialogue entre deux monde et 18 communes, entraîne rapidement la mise en place des bandes enherbées, grâce au Fond de Gestion de l’Espace Rural.

En 2001, l’eau de la rivière retrouve un classement en A, objectif atteint. Est créé en 2007, le Syndicat Mixte de la Ria d’Etel (SMRE), outil indépendant indispensable pour la gestion de la qualité de l’eau et du milieu. Lire ici l’historique, et la philosophie.

Des mesures d’assainissement des eaux usées sont prises pour les réseaux collectifs et particuliers. MAIS, rien n’est jamais acquis, et force est de constater que les efforts mis en oeuvre à la fin des années 90 et début des années 2000, ont du mal à perdurer, ou bien, laborieusement.

Ce matin a lieu une manifestation des ostréiculteurs morbihannais pour se défendre de la situation dans laquelle ils se trouvent.

Nous n’utilisons pas les mêmes armes pour nous battre, néanmoins il est évident que la frilosité politique générale quant à l’entretien des réseaux de collecte des eaux pluviales et des stations d’épuration, fait perdurer un réseau obsolète et tout à fait insuffisant pour l’assainissement collectif de notre région qui connaît une forte attractivité, pas seulement touristique. Depuis 30 ans la population résidentielle a doublé dans de nombreuses communes, et la saison estivale voit se multiplier par trois voire jusqu’à dix les habitants de certaines communes littorales!

Pourquoi cette année est-elle pire que les précédentes sur le plan sanitaire ?

Chaque mauvaise analyse de l’eau de mer est la conséquence de phénomènes météorologiques particuliers : une sécheresse suivie de pluies, ou une forte pluviosité, entraînant un sol gorgé d’eau ; l’absence de nappe phréatique pour absorber toute cette eau, entraîne un déversement de l’eau de pluie drainant avec elle tous les rejets humains, vers l’eau de mer, réceptacle bien malgré elle, de tous les effluents mal gérés en amont.

Nous avons connu deux étés secs, et cet automne a été particulièrement pluvieux, faisant déborder nos fossés, et remplir d’eau douce nos zones de prés salés, et les slikke en mer (estran) qui jouent un rôle d’auto épuration si important dans notre milieu.

Chacun sait que l’excès entraîne un déséquilibre, que nous retrouvons là, directement et durement dans nos entreprises, avec une fermeture sanitaire, outil de prévention et précaution oblige.

Cela fait des années que notre conscience écologique nous guide dans nos choix, de travail, de production, d’entretien des machines comme des bassins. C’est grâce à ces choix que nous avons pu travailler avec Nature & Progrès sur une charte de qualité dont la trame prend en compte l’ensemble des acteurs d’un milieu, environnemental, économique et social.

Notre chance est d’être en Ria d’Etel, un des derniers secteurs fermés.

Notre chance est d’être sur une zone Natura 2000.

Ce n’est pas qu’une chance quand on sait le travail colossal qui a été mené en amont, avec ce dossier de Bassin Versant Littoral.

Ce n’est pas qu’une chance, quand on sait le peu de densité de notre production, qui a peut-être retardé la propagation du virus.

C’est une alerte rouge, sur la continuité des actions à mener sur les réseaux d’eau douce et d’eaux usées.

L’apathie politique qui règne autour de cette conscience écologique, le manque de moyens mis en place pour la préservation de notre littoral, l’aveuglement général sur l’avenir de notre planète me révolte, et je me retiens.

À quand une réelle politique orientée vers une préservation du milieu?

« How dare you? » disait-elle, cette jeune fille pleine de la conscience d’un monde éphémère.

Comment osons-nous laisser cette situation durer?

À l’eau? C’est la Ria!

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(Tu peux cliquer sur les montages photos pour les voir en grand)

Il y a des lieux marquants, des lieux qui ont un sens, qui veulent dire quelque chose. C’est ce qu’est la Ria pour moi.

Géographiquement, un bassin versant, une rivière et l’eau de la mer.

Quoi d’autre?

Tout le reste :

Des habitants, un paysage, une mixité de couleurs et de cultures, des usagers de la terre, de la mer, des paysans, terriens et marins.

Un microcosme, où chaque action de tous inter agit avec celle des autres. Rien n’y est anodin.

L’eau, en est le symbole le plus puissant.

C’est là que se cristallise l’ensemble des problèmes, mais aussi ce qui fait l’union des acteurs du territoire.

Sans l’eau de la Ria, pas d’ostréiculture. Cette eau douce et salée, ce mélange qui crée le plancton et nourrit la faune et la flore marine. Sa qualité est indispensable pour le consommateur de coquillage, et par extension, pour le plaisancier qui s’y baigne l’été (pas encore vu de bain du 1er janvier dans la Ria!)

Une longue histoire lie jean-Noël et l’eau de cette rivière, prénommée enfin Ria, comme on dit « Abers » dans le Finistère ou « Fjords » en Norvège, terme géographique mieux approprié.

Une longue histoire, comme une aventure humaine, avec les engagements de chacun, professionnels et personnels, cette conviction qu’un patrimoine doit se préserver contre vents et marée, ou plutôt, avec les vents et les marées, et contre les pratiques qui peuvent mettre en danger ce que la nature nous donne, outil de travail et de plaisir.

En 1994, l’Europe met en place un agrément sanitaire.

Un agrément sanitaire, est fait pour protéger le consommateur. Et oblige à mettre en place certaines pratiques et un réseau de surveillance de qualité d’eau. Sur ce site  « l’Atlas des Zones conchylicoles », j’ai trouvé les informations suivantes qui aident à comprendre qui, quoi, où, comment…

« L’ensemble des zones de production de coquillages vivants (zones de captage, d’élevage et de pêche à pied professionnelle) fait l’objet d’un classement sanitaire, défini par arrêté préfectoral. Celui-ci est établi sur la base d’analyses des coquillages présents : analyses microbiologiques utilisant Escherichia coli (E. coli) comme indicateur de contamination (en nombre d’E. coli pour 100 g de chair et de liquide intervalvaire – CLI) et dosage de la contamination en métaux lourds (plomb, cadmium et mercure), exprimés en mg/kg de chair humide ».

Il y a trois groupes de coquillages différenciés :

  • 1 : les gastéropodes (bulots etc.), les échinodermes (oursins) et les tuniciers (violets)
  • 2 : les bivalves fouisseurs, c’est-à-dire les mollusques bivalves filtreurs dont l’habitat est constitué par les sédiments (palourdes, coques…)
  • 3 : les bivalves non fouisseurs, c’est-à-dire les autres mollusques bivalves filtreurs (huîtres, moules…)

Nous, c’est les huîtres, you know? 3e groupe donc.

Et là, je te copie colle un tableau qui peut faire peur mais qui est très clair et permet de comprendre où nous sommes et ce que nous faisons, nous, producteurs d’huîtres de la Ria.

« Quatre qualités de zones sont ainsi définies, qui entraînent des conséquences quant à la commercialisation des coquillages vivants qui en sont issus :

Critère Classement sanitaire A Classement sanitaire B Classement sanitaire C Classement sanitaire D
Qualité microbiologique (nombre / 100g de chair et de liquide intervalvaire de coquillages (CLI) < 230 E. coli > 230 E. coli et < 4 600 E. coli > 4 600 E. coli et < 46 000 E. coli > 46 000 E. coli
Métaux lourds (mg/kg chair humide) Mercure < 0,5
Plomb < 1,5
Cadmium < 1
Mercure < 0,5
Plomb < 1,5
Cadmium < 1
Mercure < 0,5
Plomb < 1,5
Cadmium < 1
Mercure > 0,5
Plomb > 1,5
Cadmium > 1
Commercialisation (pour les zones d’élevage et de pêche à pied professionnelle) Directe Après passage en bassin de purification Après traitement thermique approprié Zones insalubres ; toute activité d’élevage ou de pêche est interdite
Pêche de loisir (pour une consommation familiale ; commercialisation interdite) Autorisée Possible mais les usagers sont invités à prendre quelques précautions avant la consommation des coquillages (cuisson recommandée) Interdite Interdite

Les teneurs en plomb, cadmium et mercure ci-dessus s’appliquent exclusivement aux mollusques bivalves. Pour les autres mollusques, des teneurs de 2 mg/kg en plomb et cadmium sont actuellement applicables. »

Jusqu’ici, on parlait simplement d’eau salubre ou insalubre.

En 1996, une menace de classer la Ria en zone B, préoccupe et fait réagir entre autres Jean Noël mais aussi, un agriculteur, Louis Hervé (devenu maire depuis, pour plusieurs mandats, jusqu’à  son dernier qui a pris fin aux dernières élections communales.)

Les ostréiculteurs et les agriculteurs sont, en toute logique, concernés par la qualité d’eau, les uns comme utilisateurs, les autres comme « pollueurs » potentiels, catégorie dans laquelle on peut ajouter chacun d’entre nous, avec les réseaux d’assainissement vétustes, ou bien ce qu’on appelle le phénomène de « Cabanisation », ces mobilhomes ou caravanes qui s’installent sur des terrains non équipés et qui rejettent leurs eaux usées « à la côte », sans se poser trop de questions.

Bref, plutôt que d’aller vers un conflit d’usage, nos paysans de la terre et de la mer ont cherché à discuter. Il a fallu apprendre les pratiques et les contraintes de l’autre. Il s’agissait aussi de parler avec le même vocabulaire : quand tous parlaient de « phyto »,  pour les ostréiculteurs c’était le phytoplancton, pour les agriculteurs c’était produits phytosanitaires.

D’où l’importance des mots.

Les producteurs dont nous parlons là, ont tous en point commun d’être issus d’exploitations de type structure familiale, de petites unités où le travail fait vivre au contact de la terre et où la nature a toujours le dernier mot.

Il est impossible de dire le nombre de réunions qui se sont faites, ni de calculer le temps réel que chacun a donné, prenant sur ses heures de travail comme sur celles de la vie privée. Seul l’engagement comptait, et il a été considérable. La mobilisation de la lutte pour l’amélioration de la qualité d’eau a été efficace.

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Ce « Bassin Versant de la Ria d’Etel » comprend au final 17 communes, d’Erdeven côté mer à Languidic, dans les terres, de la source de l’eau douce vers l’exutoire de l’eau de mer, 360 km2 de territoire délimités par les lignes de crête, devient un projet innovant qui donne naissance à un Contrat Territorial d’Exploitation en 2001, basé sur des discussions entre les agriculteurs et les conchyliculteurs, sous forme de démocratie participative, incluant tous les acteurs du territoire volontaires. Cette démocratie participative est ce qui fait l’originalité, le lien et la force de ce projet.

Les 3 axes de travail, déterminés dès 1996 au niveau du Bassin Versant, sont :

  • la préservation de la qualité d’eau et des milieux aquatiques ;
  • la confortation des activités économiques primaires ;
  • le dialogue et la communication.

La Charte du Syndicat mixte de la Ria  Engagement Syndicat mixte ria d’Etel te résume les engagements et les actions.

En 2001, la Ria est classée en A.

Mais l’histoire se répète, et les analyses d’eau mises en place, révèlent une nouvelle dégradation.

Les règles sont strictes, comme on l’a vu sur le tableau plus haut.

Pour la vente et l’agrément sanitaire, qu’on soit en B ou en A, il faut passer les huîtres en bassin insubmersible avant chaque expédition.

Mais, si le classement passe en C, comme il l’a été pour certaine zones de notre département en 2013, les conchyliculteurs qui vendent des coquillages fouisseurs comme les palourdes, seront obligés de changer leurs méthodes et passer par ce qu’on peut appeler une « purification lourde » ce qui veut dire, investissements à la hauteur, et pas forcément possibles pour plusieurs entreprises. Un passage en C voudrait dire pour beaucoup, de mettre la clé sous la porte, et pour les pêcheurs plaisanciers, l’interdiction pure et simple de pêcher. Pour nous, la donne ne changerait pas, car nous passons déjà les huîtres en bassin.

L’enjeu est donc d’importance.

Les communes sont conscientes du problème, la politique d’aménagement du territoire passe par la qualité d’eau.  Et l’augmentation des populations sur les communes littorales est forte, voire énorme aux périodes estivales.

Les zones touristiques que nous avons ici, subiraient directement les conséquences d’une dégradation.

La « Cabanisation » qui est un phénomène qui prend de l’ampleur, est surveillé. Les réseaux de collecte d’eau de pluie sont hélas encore bien insuffisants, datant pour beaucoup des années 60, et même les communes qui ont mis en place l’assainissement collectif, comme ici, n’ont pas la mainmise sur le respect des branchements par l’habitant, ni aucun pouvoir pour faire respecter l’obligation d’un branchement au réseau collectif.

Beaucoup de résidences secondaires ne se soucient pas de ces problèmes, et continuent de traiter leurs eaux usées à leur façon, c’est à dire mal.

Néanmoins le problème est pris à bras le corps et le combat continue pour nous permettre de bénéficier d’une eau de qualité, de maintenir les emplois et de ne pas laisser aux générations suivantes un espace de vie et de travail dégradé.

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Liens pour plus d’infos

Site de la mairie de Locoal Mendon

Site du Syndicat mixte

Site Ifremer