Le goût

39.

Nous ne pouvons pas commercialiser nos huîtres depuis 39 jours.

39 c’est le nombre qui pourrait figurer celui de notre température, tant la fébrilité nous saisit.

Quand la fièvre nous prend à ce degré, nous perdons le goût. Tout le monde sait ça, que quand la température monte, la saveur disparaît.

Il n’ y a pas d’échelle de Richter pour mesurer le tremblement de terre que chaque entreprise connaît depuis le début de cet « épisode » de fermeture.

Il n’y a pas de sismographe sous les oreillers qui, chaque nuit, pourrait dessiner la courbe des cauchemars dont les scenarii sont multiples et variés.

La période remporte l’Oscar de la meilleure série d’angoisse, et pourtant nous savons garder de la hauteur, et trouver des solutions.

Néanmoins, il y a des matins où la paupière s’ouvre de colère, d’agacement, d’incompréhension, de révolte…

Ce matin, Jean-Noël m’a dit : tu ne voudrais pas écrire quelque chose sur ce sentiment d’injustice qui nous prend?

De mon point de vue de celle qui n’est pas extraite de ce milieu professionnel, qui a du mal à se sentir légitime quand elle se retourne et regarde tout ce que son ostréiculteur de bonhomme de mari a pu faire dans sa longue carrière, de ce point de vue là, alors je dis que c’est totalement injuste et même dégueulasse (il est moche comme ce qu’il veut dire ce mot, hein?) ce qui nous arrive, et aux autres aussi.

Dans quelques semaines, Jean-Noël et Louis Hervé vont témoigner dans l’école primaire du bourg (oui, j’en rendrai compte), de tout le travail qu’ils ont fait autour de la qualité d’eau et donc du bassin versant.

Déjà, il est évident que ce sont ces deux personnalités là qui ont été le catalyseur et la locomotive de cet énorme projet qui a permis d’obtenir et de conserver une eau de qualité sur le territoire.

Mais pourquoi donc a t-il fallu que les collectivités locales considèrent que ce travail était acquis ? Pourquoi n’ont-elles pas eu cette lucidité de réfléchir aux évolutions de populations et d’usages autour de ce bassin versant?

Pourquoi les luttes de pouvoir, politiques et d’égo, ont-elles empêché la nécessaire rénovation des réseaux d’eaux pluviales et usées?

Pourquoi n’est-on pas capable de voir que seule une politique environnementale cohérente permettra la survie d’un territoire?

Les drapeaux bleu de baignade, qui disent que chacun est en sécurité sanitaire à boire la tasse, vont-ils longtemps rester en place si les stations de lagunage et d’épuration restent encore sous-dimensionnées?

Le tourisme pourra t-il continuer de prospérer sur nos côtes si les activités primaires disparaissent?

Ces mêmes activités que la nôtre qui sont les sentinelles d’une certaine qualité d’eau et de terroir, mourront-elles de l’inconséquence économique d’un aveuglement politique?

Les ruptures conventionnelles, les licenciements économiques vont se multiplier dans les semaines à venir, si ce n’est pas déjà le cas, et les seuls responsables de cela sont nos élus, locaux, départementaux, régionaux.

Alors, nous perdons le goût, le goût de faire, nous avons le dégoût politique, des promesses à venir qui ne seront pas tenues, et d’un moment de découragement devant tant d’apathie et d’inconscience.

Quand ils ouvriront les yeux, le monde ne sera plus là, les savoirs-faire auront disparus, et le « geste », cette transmission d’un métier, ne sera plus qu’une idée notée sur un bout de papier.

Un jour, un groisillon s’est installé là, a travaillé le sol, a semé des huîtres, a nourri sa famille, et d’autres sont venus. Il en sera fait témoignage.

2 réflexions sur « Le goût »

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