LA Tonnerre de Listrec

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« 21 novembre 1895 : Autorisation donnée à Vincent Tonnerre, de Groix, d’établir un parc à huîtres sur la rive gauche de la rivière d´Etel longeant la rive droite du chenal Ster-er-Istrec au sud et à la suite du parc 545 (parc 1132). »

Sous mes yeux encore émerveillés, la ria fait son chemin jusqu’au jardin, ou presque, et j’imagine que parfois, la famille Tonnerre devait quand même admirer le lever de soleil, peut-être le même que celui de ce matin, on peut rêver.

Je dis « quand même » car si l’ostréiculture est un dur métier, il s’est facilité au fil des années. Jean-Noël raconte l’époque qu’il a connue où il fallait porter les huîtres à l’aide d’une gabirolle, j’ai cherché le terme sur le « grand tout et n’importe quoi », mais je n’ai pas trouvé de définition, ni de photo d’ailleurs. C’est une structure en bois, un cadre avec des bras et un fond grillagé, dans lequel on transportait les huîtres de la côte au chantier. En elle-même, cette gabirolle devait peser son poids. Puis, les huîtres étaient versés sur une table pour être triées. Avant d’être mises en paniers, paniers ficelés à la main à l’aide d’une aiguille. Tu imagines, toi, ficeler tes paniers un par un?

Aujourd’hui, nous avons des mannes, un tracteur ou un monte charge, un tapis qui roule et ça roule.

Le froid est toujours le même, l’humidité aussi, mais nous sommes mieux équipés.

Bien sûr le volume n’est pas le même, on parlait alors de 3 tonnes à l’année, et il y avait, nécessairement, bien plus de bras. Mais les heures de travail allaient parfois bien au-delà de la mi-nuit, et la convention de travail dans l’ostréiculture n’est pas ancienne…(19 octobre 2000!)

Ce temps dont je parle, ce temps de la première ostréiculture, celle de la fin du siècle d’avant le siècle dernier, concernait l’huître autochtone de la ria d’Etel, de la rivière comme on disait en breton,  « ster ». L’huître plate Ostrea edulis donnait alors son identité au pays, et au lieu où nous vivons aujourd’hui. Listrec. L’Istreg, pays de l’huître.

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Il y a quelque chose d’abyssal dans la continuité d’une histoire, une ligne enracinée dans le coeur des gens, dans le sang d’une famille, dans les alliances faites, dans les ruptures aussi.

Un jour, un voisin est venu proposer à Jean-Noël de se mettre sur les rangs pour le « rachat » d’un parc. C’est un parc bien particulier, un parc très ancien, un jour dans la famille puis un jour parti, la vie en somme. Ce parc, de fait, était entre deux parcs déjà détenus par l’entreprise. Je dis « détenu » mais ce n’est pas exactement le terme à employer. Nous ne sommes pas propriétaires, mais locataires. De l’État. Les parcs sont du domaine public maritime. Si l’entreprise achète, c’est le droit d’exploitation en quelque sorte.

Alors, parce que nous ne voulions pas d’huîtres d’écloserie au milieu de nos huîtres « nées en mer » l’entreprise a emprunté pour acheter ce parc.

Derrière cette opération de « sauvegarde » se cachait un battement de coeur aussi. Le parc revenait dans la famille, un parc Tonnerre, voilà, c’est dit.

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Yvon par le père, mais Tonnerre par la mère, Jean-noël n’a eu de cesse de rassembler ces deux entités. Réparer aussi. Il est des blessures qui laissent des traces, des traces qui font des dégâts, qu’un jour il faut prendre à bras le corps pour pouvoir fermer le cercle, former une boucle, un rond, une ronde.

1895. 2015.

Sur ce parc, on sème. Tu peux le dire à voix haute, c’est vrai aussi.

J’aime tellement l’arpenter. On y sème des huîtres creuses, mais aussi des huîtres plates. Parce que c’est là qu’elles sont le mieux. On les ramasse, quand la mer descend assez, on en rassemble des mannes, parsemées de ci delà, qu’on remontera sur le chaland, en flot, et on rentre les trier.

Ces plates là, elles sont particulières. Elles ne ressemblent pas aux autres, encore moins à celles des pays du Nord, où il a fallu se fournir ces dernières années, faute de captage.

Les huîtres plates de la « Ster an Istrec », sont plus foncées, assez coffrées, et survivantes. Comme des fantômes du passé, elles reviennent, ayant surmonté l’éradication venue avec les maladies à la fin des années 60.

J’ai, à chaque fois qu’on les pêche, l’impression d’un trésor de la nature, un miracle de vie, qui prouve que quand on laisse les choses se faire, elles s’adaptent, et continuent d’être là. Peut-être que ces huîtres sont un chouia différentes de celles des générations d’avant, sans doute même, puisqu’elles résistent, comme au couteau d’ailleurs !

À ces huîtres dont la production est infime, infinitésimale, toute petite, n’atteignant même pas le quintal, ou presque, nous avons décidé de donner un nom, un prénom, une identité qui dit tout.

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Elle est féminine, donc explosive, elle est d’ici, donc gustative.

La Tonnerre de Listrec, enfin née, ou la renaissance d’un patrimoine assumé et dévoilé, intimiste.

C’est peut-être parce que j’ai vécu à Brest que ce nom m’est venu, c’est peut-être pour rappeler le son du canon, l’évasion d’un bagnard, la liberté en vue, c’est peut-être parce que je me donne le droit d’apporter une particule de noblesse à un produit noble, parce que je n’ai pas peur et que je suis fière de ce qui est (a été) accompli dans cette entreprise, familiale, avec tous les caractères qu’une famille peut tenir dans ses mains, du mauvais peut-être, mais pour mieux voir le meilleur sans aucun doute.

La Tonnerre de Listrec, pour se réconcilier.

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3 réflexions sur « LA Tonnerre de Listrec »

  1. Parfois J essaye, avec peine, de parler de la dimension affective, émotionelle de nos métiers. Exercice difficile pour ne pas tomber dans la mièvrerie. la béatitude ou l exaltation quasi religieuse d une activité qui obéit avant tout à des savoir faire, des gestes et de l endurance.
    Tu viens de relever le défi d une facon très juste et touchante , en n omettant rien des rapports à la nature, le travail et la famille.
    Merci pour ce texte
    Xavier

    1. Quand j’ai fini de l’ecrire, je savais que j’avais laissé passer des « choses ». Il y a des « choses » qu’on porte longtemps en soi. Et sans des rencontres avec des humains comme toi, sans cette admiration, les sens multiples qu’on entend, il n’y aurait pas ce texte.
      Il t’appartient.
      Merci vraiment d’avoir dis ça, ici.
      À très vite.

  2. Admiratif de vous tous, je le suis. Merci de partager ces tranches de vie d’avant qui nous éclairent sur celle d’aujourd’hui. Une bien belle histoire dite avec émotion ; on croit entendre vos voix…Amitiés d’Alsace

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