« Faire la marée »

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Mes plus belles photos sont celles que je ne fais pas.

Ce matin, en contraste avec le soleil à hauteur de mes yeux, la silhouette chinoise de l’équipage, découpée aux ciseaux de lumière. La lueur de l’astre qui se lève met de l’or sur la rouille, et coule la rivière.

Ainsi, je veux remplacer les photos impossibles aux doigts gantés et mouillés, par des mots qui mettent en images le film des marées.

Souvent, c’est quand les tables du haut, devant le chantier, devant le jardin, découvrent. Là, le patron surveille, veille, et soudain, se lève. Alors il faut que tu sois prête, en cuissardes noires jusqu’en haut des cuisses ou en cotte de caoutchouc, ces combinaisons lourdes, qui donnent l’apparence de l’éléphant dans le magasin de porcelaine, indispensables pourtant quand la mer est récalcitrante à descendre.

Avant l’heure théorique de la marée, l’attention se porte aussi sur le chaland. On dit chaland pour ne pas dire barge ou ponton, tout dépend des régions. Le vocabulaire français est assez riche pour te faire voyager.

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Il ne faut pas que le chaland échoue. Tu n’as jamais l’air aussi bête que quand tu es devant le monstre d’alu, masse immobile, impossible à mouvoir quand elle est posée sur la vase, inerte et inutile, alors que la mer s’est retirée, te donnant l’autorisation d’aller travailler. Sauf que tu ne vas pas loin sans chaland.

Une heure ou deux avant l’heure de la basse mer, on descend le chaland, de plus en plus bas, en fonction de la vie de l’eau, qui parfois descend plus vite que prévu et d’autre fois, ne descend pas.

Tu te méfies du vent aussi. Le chaland a le fond plat, vraiment plat, et quand le vent l’emporte sur le courant, quand il s’oriente vers la terre, le chaland tourne sur son erre, celle que lui laisse le corps-mort, ou le grappin que tu auras posé plus loin, plus bas, on dit que tu mouilles le chaland, court ou long, en tout cas assez pour que la coque luisante reste à flotter.

Une fois que tu maîtrises tous ces paramètres, que les tables du haut découvrent, alors tu sais qu’il est temps. Et pas une seconde de plus. La marée n’attend pas, c’est la règle numéro 1. Tu marches sur l’estran en enfilant tes gants et tu rejoins le chaland.

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Embarquer, monter à bord, relève parfois du comique.

La cotte, pour ne parler que d’elle, est comme une gangue qui te serre aux jambes quand tu marches dans l’eau, mais son épaisseur est telle et sa souplesse si relative, que certains gestes deviennent difficiles, comme : plier le genou. Tu peux plier à 45°, mais pour obtenir un angle aigu (rappelle toi les cours de géométrie) c’est presque impossible. Tu ahanes, tu jures, tu tends tes bras au maximum pour tenter de lever le postérieur qui parfois est encore sous l’eau, en vain. Tu finis par te vautrer à plat ventre sur le pont, comme un phoque fatigué, ou une baleine échouée, et tu fermes les yeux pour que les autres ne te voient pas, légère comme une libellule.

On a fait fabriquer une échelle de coupée pour pallier ce problème d’embarquement en cas de trop plein d’eau (si le niveau d’eau est haut : le chaland est haut!). Le patron du chantier naval nous  a dit « auriez-vous un problème d’élasticité? ».

Moqueur!

Bref. Te voilà à bord, le moteur a sifflé le départ, la pissette d’eau est vive, le refroidissement correct, le patron a sans doute vérifié le niveau d’essence, tout va bien.

Route sur les parcs. Nous sommes chanceux, ils sont devant la maison. En fait, le chaland nous emmène  pour traverser le chenal mais surtout pour faire oeuvre de transport de marchandise. Ce matin il était chargé de poches à mettre à l’eau, des huitres dédoublées de la veille qui trouveront une place sur les tables, c’est trop tôt encore pour semer, il y a des dorades royales en pagaille dans la Ria en ce moment, on attendra qu’elles aillent manger ailleurs.

J’ai eu envie d’écrire sur la marée, très souvent, et je me souviens de la dernière fois. Il faisait doux, une vingtaine de degrés, une légère brise ne nous laissait pas le temps d’avoir trop chaud, et je ne souffrais pas d’avoir les bras dans l’eau tant elle n’était pas vraiment froide. Les tables ont été remplacées depuis la dernière fois que j’étais venue là, et passer d’une hauteur de 50 à 80 (cm) change la vie.

En ce moment nous tournons les poches, encore et toujours, et puis nous en levons pour le tri des huîtres de l’automne et de l’hiver. Nous commençons à préparer le volume qui se retrouvera d’une façon ou d’une autre dans votre assiette ou celle de votre voisin.

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Tourner les poches, c’est très simple. Elles font une longueur de presque un mètre je pense, et une largeur de 50 cm. Elles sont posées et accrochées à l’aide de « caoutchoucs » munis de crochets, à la structure en fer à béton de la table. Il faut donc décrocher les deux extrémités, soulever un côté de la poche, taper pour éliminer les mousses (éponges) qui adhèrent, et démailler les huîtres qui ont poussé parfois dans les mailles de la poche, qui se sont aussi amalgamées dans les coins, les coins vers la côte le plus souvent, et retourner avant de raccrocher. Les poches ne font pas toutes le même poids en fonction de leur âge, et des parcs. Si tu comptes la végétation, le poids de l’eau, de la poche et des huîtres, tu peux avoir à tourner plus de 15 kg par poche. Les rangées de tables en contiennent environ 130 pour les plus longues…

Tu décroches, tu mets sur la tranche, tu tapes les coins, tu retournes et tu raccroches. Et ainsi de suite.

Ton dos résiste, tes bras persistent, tu respires en rythme, tu sens les éclaboussures se projeter sur ton visage, te faisant l’aspect d’un dalmatien de vase, tes bras sont griffés par les poches, tu es sale comme jamais, et c’est le bonheur.

Car, vois-tu, sentir ton corps en action, fonctionner sans douleur inhabituelle, l’air entrer dans tes poumons, les parfums d’algues, l’iode, le cri des oiseaux, le murmure de l’activité humaine à terre, un moteur de tondeuse, une vague d’étrave d’un pêcheur qui passe, le clapot sur la coque du chaland, le vent encore qui draine des bruits inconnus, amplifiés, transformés, le dessin des éponges orange ou marron ou noires avec des étoiles blanches, le Bernard-l’ermite qui colonise des bigorneaux perceurs, le vol du poisson qui saute devant toi quand tu approches, celui-là même (un mulet) qui se posera sur le pont du chaland parce qu’il aura volé trop haut, le chien qui court en aboyant après les mouettes sans en atteindre une seule…

Un texte ne suffira jamais à dire mon plaisir d’être « à la marée ».

Les pensées se délient, se délitent, se dénouent, se démêlent. Tu poses tes valises, comme un marcheur qui bat la campagne, tu te recentres, tu reviens à l’essentiel, les deux pieds dans la vase et la tête dans les nuages, connectée à ce qui est mon pays, ma planète si j’osais. J’ose. Merde alors, et on ne laisserait pas nos enfants connaître ces bonheurs là?

Je viens de la ville, je viens de la campagne, je viens d’une île, et je suis au coeur de la terre, au milieu de l’eau, sur une presqu’île, je suis transformée par mon environnement, j’en suis de plus en plus consciente, comme d’un compagnon ou d’une compagne qui vivrait avec moi, avec ses humeurs, son caractère, joyeux ou triste, lunatique aussi parfois, imprévisible et surprenant, tellement vivant.

Voilà le cadeau de ce métier, cet apprentissage quotidien, même si parfois c’est moins bien. Ça arrive aussi les creux, les crises, les hésitations, les erreurs, les mauvais choix.

Ça arrive de pleurer de douleur, parce que le froid, parce que la table trop basse, parce que la vase. Ou bien l’engueulade quand c’était pas comme ça. Les scènes de ménage? À la marée aussi! Exutoire!

Mais ça, je ne crois pas l’avoir vu la première fois que je suis venue. Il a fallu le temps que j’entre en ostréiculture, par amour peut-être, par amour sûrement, celui qui donne, et qui sait recevoir.

Laisser le temps, et ne pas perdre de temps.

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6 réflexions sur « « Faire la marée » »

  1. Magnifique histoire qui nous fait voyager, avec peu d’image mais qui nous donne aussi envie.
    Un métier, qui nous lie avec mer nature .
    Merci pour ce beau voyage du monde de l’ostréiculture.

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