Les huîtres au Sénégal, c’est culturel…

…mais ce ne sont pas les mêmes huîtres que les nôtres.

Ici, nous cultivons la dite Japonaise Cassostrea gigas, là-bas il s’agit de la Cassostrea gazar, une espère autochtone, implantée depuis toujours dans les eaux chaudes du Sénégal, et surtout dans le Sine Saloum.

Hier, dans le quotidien régional de l’Ouest, est paru un article qui m’a fait bondir, voire plus.

Mais je ne dois pas laisser les émotions altérer mon analyse n’est-ce-pas?

Je vais te raconter une histoire, une histoire de gens, d’êtres humains, une histoire presque « de femmes », avec mon admiration et toute mon affection.

Jean Noël

Seinabou est grande, belle, assez sérieuse, le sourire vient après la réflexion, il n’est pas instantané. C’est qu’en tant que femme de l’imam, la plus jeune sans doute, elle a des responsabilités, et puis elle s’occupe aussi des huîtres. C’est à elle qu’on s’adresse, qu’on passe commande, c’est à elle que revient la décision finale, et de discuter quand ça ne va pas.

Niema l’aide beaucoup. Elle, est joyeuse, très, elle rit souvent. Mais son visage est capable de se figer voire de se durcir quand la situation est grave.

Toutes les deux, vivent à Nema bah. Bah, c’est le cours d’eau, en Wolof. Nema est donc près d’un cours d’eau. Un filet, un fleuve, un bras de mer, un bolong aussi. C’est un lieu qui change à l’heur des marées, au son de la pluie, au silence des sécheresses.

Je l’ai vu un matin, et puis des soirs, et même des midis. À la saison des pluies, ou juste après, en saison sèche, ou juste avant. Nema Bah, c’est le village où il manque de tout, mais pas d’enfants. Ils pullulent, joyeux, moqueurs, coureurs, ils piquent un cercle de roue pour le faire avancer dans le sable dur, ils s’amusent avec des branches, à les faire voler  d’un geste savant entre deux doigts comme une sarbacane, à chercher de toucher le pain de singe, en haut du baobab.

Toujours, Niema est là avec son petit cahier et son bic, je soupçonne bic d’avoir des actions au Sénégal, et toujours Seinabou aussi, qui parle vite et grave à Adama qui nous traduit, Adama le guide, l’interprête, le diplomate, l’ami, le frère.

Pendant que Seinabou parle, Niema fait « mm », elle acquiese avec un petit mouvement de tête. Et puis parfois elle se lance aussi dans un fleuve de parole nourri, riche, volubile et rapide, je ne suis plus rien des mots, elle rit soudain, comme de tirer le rideau qui cachait le soleil, c’est beau, ce sourire qui vient dans le rire.

Toutes les deux elles parlent avec leurs tripes.

Ce n’est pas qu’elles parlent d’argent, non, elles parlent de nourriture des enfants, de comment vivre avec rien, il n’y a pas d’eau ni de courant dans ce village, tout se fait au puit et à la pile. La dame de l’Agence Nationale de l’Aquaculture n’en revenait pas de ça, à Dakar, elle ne croyait pas qu’il y avait encore des villages comme ça.

Seinabou voudrait bien que le travail des huîtres rapporte un peu. Elle voudrait bien que cette année elle n’aie pas toutes ses nuits à passer aux champs pour chasser les singes qui viennent manger les récoltes, elle voudrait bien qu’il y ait de l’eau, mais pas trop, sinon c’est l’inondation. Elle voudrait bien avoir assez avec son potager, qu’elle partage avec Niema, pour avoir les traits moins tirés et le corps moins lourd à avancer.

Les huîtres, c’est la cerise. C’est l’aubaine. C’est ce qui reste à manger sur les palétuviers quand il n’y a rien à récolter. C’est comme en occident, avec la pêche à pieds, qui fait un repas d’appoint improvisé, sauf que ce n’est pas pour le dimanche, ni pour s’amuser, ni pour faire joli dans les saladier ou des linguine alle vongole, les huîtres, c’est pour ne pas tomber.

Alors, elle est ravie de faire partie du GIE, le grand groupement que l’association Vilaine et Saloum Sénégal a réussi à monter, le GIE des ostréiculteurs du Sine Saloum, qui donne le droit de participer aux ventes à Dakar, les ventes qui se font aux Almadies, le lieu où existe le seul bassin de purification pour l’agrément à la vente des huîtres crues.

Dans l’histoire il y’a deux associations aujourd’hui : Vilaine et Saloum Sénégal, acteur et interlocuteur local et Arradon Terre du Monde, en France, qui aide, qui réfléchit, qui lance, qui brain storme une fois par mois, et je ne peux pas à ce rythme là. ATM pour les intimes, ce sont des commissions de travail, dont une sur l’ostréiculture, à laquelle nous appartenons et qui a légitimé nos déplacements à Toubacouta.

Après l’apiculture et en parallèle à l’agriculture (le Bissap et l’arachide) est venue l’ostréiculture, comme quelque chose de naturel, dans la suite logique de la gestion de la ressource, celle que la nature nous donne à partager. Partager. Quel beau mot.

Au Sénégal, on partage. Tout. Les soucis, les joies, et les revenus aussi.

Depuis que les ostréicultrices de Nema Bah peuvent vendre leurs huîtres en frais, elles ont le droit d’espérer un meilleur revenu. Pour l’imam, les enfants, le village.

Les huîtres crues, ni Seinabou, ni Niema n’aiment ça. Je n’ai pas encore vu de Sénégalais avaler une huître crue sans faire la grimace. Pourtant elles sont bonnes les Gazar, elles sont croquantes, sucré salé, à mi chemin de la plate et de la creuse. Nous en avons goûté, sous la mangrove, cueillie sur l’arbre par Doudou, celui qui porte son téléphone sous son bonnet, et qui veille aux huîtres de Sandicoli.

Les huîtres crues c’est pour les Toubabs. Ils s’en régalent eux, dans les restaurant de la capitale, dans les hôtels. Ils en mangent comme en France, à Noël. Et puis il y a les asiatiques aussi qui aiment beaucoup. C’est un marché à développer.

Mais c’est loin Dakar, et puis elles ne sont que des femmes, et ce sont les hommes qui gèrent l’argent gagné, là-bas, ils distribuent en fonction de ce qui est arrivé vivant et de ce qui a été vendu. Une histoire de confiance et de tradition. Ça fait mal des fois, la tradition.

Niema, elle mange mieux les huîtres à la sénégalaise, cuites à l’étouffée, puis séchées au soleil. Comme des cacahouètes, ou bien cuisinées avec du riz brisé très épicé, ou encore avec plein d’oignons fondus dans l’huile, pas un plat sans huile.

Adama avait mis un petit sachet d’huîtres ainsi séchées entre les sièges, et on se servait, picorait.

Après l’année de la sécheresse, on a su qu’une part du marché avait été enlevé par un français. Qu’il y avait d’autres huîtres que la Gazar à Dakar. Une autre année, il y avait moins de tourisme, à cause du seul cas d’ébola venu de Gambie. Les années sont aléatoires dans les pays où le climat et les températures ne sont tempérés en rien.

La douzaine d’huîtres fraiches est vendue 1500 francs (CFA). C’est beaucoup mieux que les 150 francs des huîtres séchées, proportionnellement parlant. Mais c’est tellement moins que les 4000 francs la douzaine des huîtres venues de France.

Pour un toubab, 4000 francs ce n’est rien. C’est moins qu’en France. C’est 6€.

Et puis c’est trop cool d’aller en vacances à l’étranger pour manger des huîtres françaises, non? on a l’impression d’être chez soi, propriétaire un peu, partir pour ne pas se perdre, voyager mais en terrain connu.

Un paquet de cigarettes, c’est 700 francs. Pour un sénégalais, 1500 francs, c’est une somme. On n’a pas le droit de jouer avec ça. Avec la vie des gens.

Niema et Seinabou auront vendu moins d’huîtres cette année, parce qu’il y a un français qui s’est installé quelque part près de l’eau, son petit paradis perso. Il a fait venir de France du naissain d’une autre espèce, une espèce qui n’est pas autochtone, alors que la ressource locale ne manque pas, ni même les bras pour travailler.

En France, personne n’ignore plus que les huîtres sont touchées par des maladies. Un herpès virus dit-on pour l’OSHV1, virus mutant.

A t-on pris en compte le risque sanitaire grave d’importer des huîtres potentiellement affaiblies par des maladies?

A t-on réfléchi au mélange de ces huîtres dans, je répète, le SEUL bassin de décantation agrémenté du Sénégal?

Et les emplois? Parlerai-je des emplois, et des conditions de travail?

Ainsi va la vie des humains.

Soumis à la pluie, au soleil, et à la gourmandise d’un rien.

 

DSC_0049

 

DSC_0136

DSC_0059

 

DSC_0787

DSC_0073

DSC_0561

DSC_0104

DSC_0776

 

DSC_0750

Les huîtres en poches au Sénégal, vaut mieux pas.

 

DSC_0589DSC_0583DSC_0517DSC_0506DSC_0500DSC_0495DSC_0052DSC_0012DSC_0049

 

 

 

 

 

 

 

 

Publicités

5 réflexions sur « Les huîtres au Sénégal, c’est culturel… »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s