Le printemps des huitres, des artistes et de nature et progrès …

…Où comment trouver un interminable titre!

Bien que ce soir, peu d’éléments météorologiques me rapprochent de l’idée du printemps, il se trouve pourtant que nous y sommes, en plein, et c’est le naissain qui nous l’a dit!

En effet, notre fournisseur officiel d’huîtres de captage naturel (les huîtres naissent en mer, libres et égales en droit…) nous a téléphoné avant la « maline » où les conditions de coefficient allaient permettre de « lever » les collecteurs.

Crédit photo : Laurence, que je remercie beaucoup

Je parle une langue étrangère et je fais exprès. Il est parfois nécessaire de plonger dans un vocabulaire spécifique pour aider à comprendre comment les choses se font, tous les mots ont leur importance.

La « maline » c’est la marée, en Charentes, de fort coefficient. Ce temps où il est permis d’aller en mer, s’approcher des tables où sont posés les collecteurs. Laurence m’a transmis des photos, à ma demande, car nous n’utilisons plus nos parcs de captage, et nous confions cette tache à Franck depuis plus de 20 ans.

Photo de Laurence toujours. Franck dépose délicatement le collecteur dans la lasse, en évitant les coups, pour ne pas perdre de naissain au passage. On ne jette rien, c’est précieux, c’est vivant.

Je n’ai jamais fait de marée de ce type. J’ai aidé à poser des tubes, une saison où il nous avait pris d’en mettre, j’en avais parlé ici, mais notre région n’est pas une zone de captage fiable pour les huîtres creuses, à cause des trop fortes variations de températures.

Je trouve que c’est une très belle photo, et très parlante. Merci m’dame.

En revanche, en Charentes, c’est zone de captage à bloc. À vrai dire, chaque zone a son utilité, puisque quasiment toutes les huîtres « remontent » en Bretagne ou Normandie pour y passer la plus grande partie de leur vie en « grossissement » car inversement, au sud de la Loire, il est difficile de faire grandir les huîtres…

C’est pourquoi en Ria d’Etel il y a beaucoup de Charentais ou Arcachonnais qui s’installent.

Bref.

Quand Franck a levé le naissain, il le détroque, ou le décolle de son support. À ce stade, nous sommes sur la route, avec le fourgon, pour le rejoindre à sa « cabane » où nous allons charger les précieuses petites huîtres, dont la taille s’étalonne entre l’ongle de mon petit doigt et la longueur d’une phalange.

La cabane de Franck, les couleurs de Laurence!
Chez Franck, les poches font le mur.

Au chantier (en Bretagne on dit chantier pour le cabane de Charentes), les poches à petites mailles ont été triées et mises de côté et seront prêtes à recevoir le naissain, qui sera mis en poche le lendemain matin très tôt.

Oh! une photo de lever de soleil !
C’est beau non? toutes ces petites huîtres, captées l’été dernier à Port-des-Barques.

Le but est que les huîtres ne passent pas plus d’un battement de marée hors de l’eau, ainsi elles ne souffriront pas et continueront leur développement, presque boostées par le changement d’eau. La compatibilité entre cette zone charentaise et nos eaux de la Ria est depuis longtemps constatée.

Le naissin est là, tout frais, tout prêt.

Les jours de naissain ne sont pas nombreux. Deux. Deux journées dans l’année pour mettre en place un nombre incalculable de petites huîtres. Autant dire qu’il ne faut pas se louper.

D’ailleurs, tout le monde le sait dans la famille et tous les bras se rendent disponibles dès potron-minet pour mettre en poche les cailloux précieux. Avant la marée de la mi-journée, les poches sont prêtes, mises sur le chaland et on se dépêche de mettre les cuissardes, voire la cotte, pour avoir le temps de toutes les poser. C’est un contre-la-montre pour le bien-être des petites bêtes.

Celui qui a la malchance de nous rendre visite l’un de ces deux jours là risque d’être vite expédié, poliment si possible, mais vraiment nous ne sommes pas disponibles, c’est trop important.

C’est pourtant ce qui s’est passé, (la visite d’un ami)…car entre les deux jours de naissain il s’est passé une semaine, et un événement qui pour moi a eu son importance, le Printemps des Artistes de la commune, qui a regroupé plus de 80 artistes, professionnels et amateurs, et on en a vu passer du monde! Je remercie grandement ceux qui ont fait le trajet pour venir voir les photos que j’exposais, aux côtés des sculpture en métal d’Hélène, qui en ont ébahi plus d’un! et à l’ami venu voir les photos après l’expo, je présente mes excuses… (et en plus il a choisi une série que j’aime particulièrement ‘Rêve »)

Si tu veux voir ce qui s’est présenté ce jour là en photos, j’ai créé un site juste exprès : http://www.photostifenn.com

Ceci étant dit, il me reste à vous dire l’autre chose la plus importante et attendue depuis un moment :

Le Cahier des charges ostréicole de Nature et Progrès a fini d’être vu, revu et re revu, et est enfin validé! À vrai dire nous avons fait partie des premiers » enquêtés » (la mention est participative, sur enquête faite par un professionnel du métier, quelques consommateurs volontaires et engagés, un membre de l’association).

Je ne « divulgâcherai » pas le résultat de cette enquête car j’attends le récépissé de la Fédération… Et comme ils sont débordés…

Mais bon, tu te doutes peut-être du résultat?

Oh, un escalier ! (Montpeyroux, balade en Auvergne où nous avons fait un tour

Ceci est une photo d’un village remarquable en Auvergne : Montpeyroux.

Pourquoi l’Auvergne? Parce que nous y avons fait un saut, le jour de mai où il a neigé, pour participer à une conférence/débat à la foire bio Pollen; Dimanche 5 mai, le film « L’huitre triploïde, authentiquement artificielle » a été diffusé et nous avons causé à ce sujet face à une audience stupéfaite et très intéressée de ce sujet.

Je ne conseillerai jamais assez de partager ce film, édifiant, qui me scotche à chaque fois que je le vois, tant par ce que j’y entend que par les images, magnifiques.

Voilà.

J’ai rédigé ce billet à cheval sur plusieurs semaines, à califourchon sur plusieurs projets d’écriture et de photos, j’espère que ma monture courageuse va tenir bon, parce que vu la connexion de canasson malingre que nous avons ici, je dois aller en « ville » pour écrire.

Tcho.

Publicités

Le monde dans une goutte d’eau


Petite mer de Gâvres, un jour de février

Les vacances pédagogiques. Ce n’est pas tous les jours que je propose aux enfants de participer à une animation autour d’un sujet scientifique. Il se trouve que mon fils, en troisième a été particulièrement intéressé par son stage de découverte de 3 jours qu’il a effectué à l‘Observatoire du Plancton au Port-Louis, commune sise en Bretagne Sud, n’est-ce pas, connue pour sa citadelle et son musée de la Compagnie des Indes.

Ce n’est pas tous les jours non plus qu’on a la chance de rencontrer des gens aussi passionnants que passionnés comme Pierre Mollo, le fondateur du dit Observatoire.

Surtout qu’il est très occupé le monsieur, dans le monde entier, du Japon à l’Afrique ou l’inverse, tant le plancton est un sujet que l’on se doit de ne plus ignorer. Ambassadeur de la population microscopique marine, autodidacte, enseignant chercheur, de fait, il se dévoue totalement au plancton. Il partage ses connaissances librementou ici ou par et là.

L’Observatoire est une association qui fonctionne avec des subventions, des partenaires, et la participation aux différents ateliers qu’elle propose, sur site, ou mobiles, puisque le plancton s’étudie partout où il y a de l’eau, qu’elle soit douce ou salée.

Il n’y a guère qu’au robinet, en bouteille d’eau minérale, ou à la piscine qu’on n’en trouvera pas. Ce qui laisse le champ à de larges explorations.

Alors, même pas peur, j’ai embarqué les enfants et deux copines d’une de mes filles et hop!

Jérôme nous a accueillis, avec quelques autres visiteurs pour faire la découverte de la goutte d’eau.

Il faisait presque beau, une lumière d’hiver douce, lumineuse par moment, un petit vent frais aux abords de la cale sur la petite mer de Gâvres (entre Gâvres et Port-Louis).

Le filet à plancton est plongé dans l’eau. À son extrémité, un bocal.

Jérôme a plongé dans l’eau le filet à plancton avec une maille à 300 microns, de mémoire, pour prélever environ un litre d’eau, qui plus tard sera filtrée pour concentrer dans une goutte, le maximum d’informations.

La récolte dans le collecteur
Les heureux curieux

Le bocal est retourné à l’Observatoire où, très pédagogiquement, Jérôme a enquêté pour savoir l’étendue de nos microscopiques connaissances sur le plancton. Je savais, grâce à mes cours de biologie au lycée maritime et aquacole d’Etel, que « plancton » vient du grec πλαγκτός / planktós : errant, instable. De fait, il ne peut pas lutter contre le courant.

Deux types de plancton, en eau douce comme dans l’eau salée, le phytoplancton, végétal et le zooplancton, animal.

Les huîtres se nourrissent de phytoplancton. (Oui, il fallait bien que ce billet ait un rapport avec l’huître, tout de même)

Et bim! le monde de la goutte d’eau se révèle à toi

Le contenu du collecteur filtré à nouveau (20 micron cette fois), Jérôme a prélevé une goutte, posée sur une lamelle, sous l’oeil du microscope qui a grossi 300 fois son contenu. Et tout un tas de petites figures, machins, trucs et bidules très chouettes sont apparus sous nos yeux émerveillés.

C’est là que ça se complique car je n’ai pris aucune note, et ma mémoire de poisson rouge n’a pas tout retenu bien sûr.

Jolies formes géométriques des Diatomées
Noctiluca scintillans, un prédateur…mon préféré, bioluminescent…

Et tous ont pu avoir accès à une goutte d’eau et au monde qui la compose.

Permettre à chacun d’observer au microscope

Ce billet n’a pas d’autre vocation que de vous donner envie de vous informer sur le plancton. Il est le poumon de notre planète (la surface de nos mers et océans, ainsi que les cours d’eau terrestres représentent bien plus que nos forêts continentales), il est le témoin de la qualité d’eau, les espèces qui le composent (des dizaines de milliers connues pour l’instant ) peuvent dire si un coquillage est propre à la consommation ou pas.

Dans ces gouttes d’eau, il n’y a pas que du plancton, il y a aussi des débris végétaux, inoffensifs, mais en plus ou moins grand nombre en fonction des zones de récolte, des microplastiques.

L’Observatoire du Plancton est essentiel pour transmettre et partager les connaissances sur notre milieu, les conséquences des activités humaines sur la biosphère.

La vie naît du plancton. On ne devrait pas l’oublier.

Toutes les erreurs et imprécisions de ce billet sont de mon fait, je préfère ne pas en dire plus au cazou 🙂

Merci Jérôme, Antoine, Claudine, Jean-Pierre, salariés, bénévoles et engagés.. Merci surtout à toi Pierro, pas une semaine sans que ton prénom ne soit cité à la maison!

La récolte

L’automne verse ses couleurs en arbre et en douceur sur la Ria d’Etel, comme partout ailleurs. Nous vivons dans un endroit privilégié, ni trop, ni trop peu. J’en sais le précieux, chaque fois que j’allume l’écran noir, qui ne montre qu’images dévastées, d’eau, de vent, de feu. 

Et je me souviens des coquelicots. 

L’automne est au chantier ce que la moisson est au blé, l’été. 

Depuis plusieurs semaines déjà, nous levons les poches. Je dis nous, mais c’est plutôt « eux » devrais-je préciser. 

Nous entrons dans la période des dépressions, avec les vents qui gardent l’eau bien à l’abri de la Ria, ces marées où la mer ne descend pas beaucoup. Alors, le chaland reste à hauteur de hanche, et au fur et à mesure du chargement, la hauteur des piles est telle qu’il est très difficile de « lever » les poches. 

Et je ne raconte pas que le fait de lever les bras, laisse toute la place à l’eau glacée de couler de la main à l’épaule, mais c’est sans gravité, car ça donne chaud les marées! (emoji qui rit)

En attendant, une fois à terre, à quai plus exactement, le chaland est déchargé, les poches sont déficelées et vidées en container, pour que les huîtres soient triées et calibrées. 

J’avais déjà expliqué les codes couleurs des mannes, code mis à mal quand il n’y a plus assez de mannes! 

Il n’empêche que le tri, c’est une histoire de rangement et de stockage. On met dans le bassin submersible les huîtres qui partiront dans les 15 jours, pour les préparer à l’expédition : rappelle-toi ce « bassin de trompage » où fermer la vanne empêche l’eau de mer d’entrer, et donne aux huîtres l’occasion de faire un peu de sport, à savoir muscler l’adducteur qui maintient sa coquille fermée ! Elle pourra s’entrouvrir, bailler, quand la vanne sera ouverte : l’eau change la pression atmosphérique sur l’huître, signal pour le bivalve que c’est le moment de manger et de se relâcher!

Un peu avant Noël, un bassin bien plein est bon signe !

Tu vois que nous ne dépassons jamais 3 hauteurs de mannes, pour que les huîtres soient toujours immergées quand le bassin se remplit et surtout pour que les huîtres du bas ne soient pas noyées de sédiments, de vase et autres particules créées par la présence des huîtres au-dessus! Nous avons de la place, autant ne pas hésiter, les coquillages n’en profiteront que mieux!

D’autres huîtres sont remises en poches pour passer un stade de « finition » ou « d’affinage » même si l’affinage ici n’a pas de sens règlementaire réel. Nous n’avons pas de bassin d’affinage, comme en Charentes ou à Marennes avec les « claires ». Si un jour quelqu’un vous parle d’huîtres bretonnes de claires, c’est du pipeau, car les claires n’existent pas en Bretagne, point. Elles existent des rives de la Loire à celles de la Seudre. Ce sont souvent d’anciens marais salants, des bassins creusés par l’homme dans l’argile. Elles apportent une spécificité toute particulière au mollusque. Et je voudrais vraiment goûter un jour ces huîtres si belles, vertes de navicule bleue, élevées avec le respect des densités. Oui, j’ai des lacunes gustatives, ne connaissant que, ou presque uniquement, les huîtres de Listrec! (J’ai goûté la Virginica, la hollandaise, la Gazar, c’est déjà pas mal pour quelqu’un qui n’aimait pas les huîtres avant!)

Ici, nous aimons parler d’affinage quand nous finissons d’apprêter les huîtres : nous les remettons sur tables où elles vont pouvoir se gorger tout à loisir de planctons, dans des poches propres, pas trop pleines, et donner à sa chair une belle qualité. 

Ça me fait penser que peut-être il faudrait écrire quelque chose sur les fines, les fines de Bretagne, les fines de claires, les spéciales etc…

Des termes usuels, familiers pour nous, qui, au vu des questions qu’on nous pose parfois, ont le don de tout mélanger entre la réalité et la fiction, commerciale évidemment. 

Nous mettons aussi de côté quelques beaux morceaux, des huîtres de sol, draguées, qui avaient été oubliées les années d’avant… Une année, j’en ai envoyé deux à de jeunes enfants, véritables amateurs d’huîtres, sous forme de petit coffret « Chaussons » du père Noël! Elles étaient plus grandes que ma main !

J’aime cet arbre, dans les saisons intermédiaires, l’automne et le printemps. 

La saison est lancée, avec ses bouleversements habituels, ses retournements de situation, dus à la météo, à l’actualité, à l’humeur des patrons!

Nous espérons que vous aurez l’occasion de goûter vous aussi ce produit d’exception, exceptionnel pour toutes les raisons que vous pouvez imaginer, propres au produit lui-même qu’il faut préserver dans son intégrité ainsi que par ce travail que nous faisons, en dialogue avec dame Nature, même quand ça nous épuise. 

Le fait de vous rencontrer nous donne souvent l’énergie qu’il faut!

D’ailleurs, nous sommes à Marcq-en-Baroeul la semaine prochaine, le premier week-end de décembre, à l’hippodrome, avec la Bouée Bleue et l’association Marcq-Madagascar!


Les huîtres de Nature et Progrès

IMG_8078
Il faut nettoyer les carreaux, je crois…

C’est un bruit qui court, un bruit de couloir, un frisson, un parfum, c’est une nouvelle qui vient.

Voilà plusieurs mois que nous travaillons fort, beaucoup, plein, avec Nature et Progrès sur un Cahier des Charges ostréicole…

Mais c’est quoi donc Nature et Progrès?

Comme je le disais à Jean-François, il y a 10 minutes, alors que je lui demandais l’autorisation d’exfiltrer l’information, Nature et Progrès n’est pas venu.e à moi, mais je suis allée à elle. Lui, pour un label, elle, je préfère, pour une Mention.

Vois-tu, dans ce monde où l’image est pré-digérée, ou l’information est pré-mâchée, et où il demande un effort de remonter à la source, alors que la source c’est essentiel, il y a des labels plus visibles que d’autres.

Comme AB par exemple. Là, tu ne me demandes pas de quoi je parle. Tu connais AB. Comme ta poche. Et si tu me lis, tu sais aussi que le label AB a un léger défaut : il veut mettre le maximum de gens d’accord, alors il se permet quelques liberté, auxquelles en conscience, nous n’adhérons pas.

Souvent je dis que nous sommes plus AB qu’AB. Dans nos pratiques, nous allons plus loin.  Tellement.

Mais à quoi ça sert de le dire si rien ne le prouve en terme d’image?

Nous avons choisi de nous certifier en Agriculture Biologique pour répondre à la demande d’un client. Ça correspondait à une image vertueuse, le bio ci, le bio ça, le bio c’est moins pire, ça fait moins mal à la santé, ça fait moins mal à la Nature, c’est beau le bio.

Et ça fait un moment que AB se prononce comme le B.A. ba du bio.

 

Nous n’avons aucun problème éthique à afficher AB, même en sachant ses lacunes, car nous savons comment nous travaillons. Cela dit, posé, écrit, c’est un label qui ne nous suffit pas, qui ne nous représente pas complètement : car il autorise les huîtres d’écloserie, et d’elles, nous ne voulons pas.

Alors, quand Ostréiculteurs Traditionnels et Nature et Progrès ont manifesté la volonté de travailler ensemble, évidemment nous n’étions pas loin.

Ostréiculteurs Traditionnels, OT pour les intimes,  refuse les huîtres d’écloserie et milite pour l’étiquetage des huîtres. Ça, ça a failli marcher ( « vous faites des huîtres nées en mer ou ne faites vous pas? ») mais nos politiques sont trop frileux, malgré le travail de Joël Labbé, à qui je rend hommage ici (je suis abonnée à sa page et le boulot qu’il abat me rempli d’admiration).

Il n’en fallait pas plus pour que les bonnes volontés parviennent à faire sortir de terre un cahier des charges, évolutif pour le moment, qui prenne en compte tout ce qui fait sens dans l’ostréiculture.

IMG_8184
Ce matin le ciel flamboie

Nature et Progrès existe depuis tellement plus longtemps que le label AB, que son expérience, sa pérennité, et, au final, une certaine forme de sagesse, qu’il paraît évident de s’associer à cette démarche.

Extrait du site de N&P :

« Dans son souci d’une agriculture cohérente, Nature & Progrès attribue sa mention de façon globale à la fois à partir de cahiers des charges techniques mais également en fonction d’une charte, prenant en compte les aspects environnementaux, sociaux et économiques. Cette charte a pour toile de fond un projet de société basé sur des relations de convivialité et de proximité entre les hommes et leur milieu : une société humaniste, écologique et alternative. »

J’adhère!

Faisant partie de la commission ostréicole, je peux témoigner d’un certain nombre d’heures au téléphone, de rédaction du cahier, et de rencontres entre les têtes de N&P autour d’huîtres, en téléconférence etc… Nous avons été nombreux à peaufiner les nécessaires ajustements (Merci Jean-François, Eliane, Sandrine, Angélika, Yannick, Olivier, Benoit, Simon… et tant d’autres, et pardon pour mes agacements et maladresses !).

Comment ça fonctionne?

N&P est une mention participative. Un « questionnaire test » est mis en place qui servira de base de travail pour l’obtention de la mention lors des visites des commissions d’agrément dans les chantiers ostréicoles, comme cela se fait dans l’agriculture :

« Ces cahiers des charges sont depuis 1964 co-construits et régulièrement mis à jour. Ils s’élaborent en concertation entre les adhérents professionnels et consommateurs. Nature & Progrès défend les Systèmes Participatifs de Garantie, alternative à la certification par tiers, garants de l’approche solidaire qu’intègre le mouvement de la Bio. »

Mercredi, le 7 novembre, nous serons Jean-Noël himself et moi, présents au Salon Marjolaine au parc Floral à Parisss. L’occasion de continuer d’apprendre et de partager. Nous assisterons à la projection du film « l’huître triploïde, authentiquement artificielle » et participerons au débat qui suit.

N&P est moins « visible » du grand public, peut-être. Mais sa démarche vertueuse fait que celui qui y adhère y reste fidèle.

Donc, courant 2019, si tout se passe comme prévu, le cahier des charges ostréiculture de Nature et Progrès sera validé. Nous sommes 8 à souhaiter/prétendre y adhérer pour commencer, sur tous les bassins ostréicoles français.

J’imagine qu’il sera plus facile à un.e ostréiculteur.trice qui débute, de mettre en place les pratiques N&P. Et c’est vers eux que tend l’avenir de l’ostréiculture : respect de l’environnement, de l’humain et du produit.

On est très proche des valeurs Slow Food n’est-ce pas?

C’est une autre histoire ça.

DSC_0757-001

Je t’emmène?

(la différence entre les photos de mon téléphone et celles de mon appareil me sautent aux yeux!)

(En 2019, il y a un « Printemps des artistes » sur la commune, et j’y participe, enfin je crois, au chantier qui deviendra une salle d’expo. Fraîche, mais avec vue).

 

 

 

La chaleur est au Nord, aussi

IMG_7938

Sébastien m’a demandé de raconter, comme je racontais la marée.

Alors, depuis quelques jours, je cogite, je tourne, j’alambique, je refais le monde, et je me souviens.

Mais qui suis-je pour raconter ces moments incroyables, ces parenthèses hors du temps, hors d’heures, où il nous arrive de ne pas voir la lumière du jour, ni de s’assoir, ni de manger, ni de respirer parfois?

Alors j’essaie, je tente, il y aura des lacunes, volontaires et involontaires, les prénoms seront peut-être vrais, peut-être pas, mais peu importe, n’est-ce pas?

La première fois, on me disait, « tu vas voir, Dunkerque, c’est incroyable », « c’est quelque chose ». Et on plissait la bouche, on ouvrait des yeux ronds, mais on ne me disait rien de plus, rien qui ne me prépare réellement à « Ça ».

« Ça », c’est certainement la plus grande dégustation d’huîtres ouvertes en assiettes sur trois jours, de France, d’Europe, et peut-être plus. Je défie quiconque de me trouver un événement où sont ouvertes 7 tonnes d’huîtres sur trois jours, 3 autres tonnes vendues en paniers à emporter.

Bref.

Ça, Sébastien s’en fout un peu. Il le sait, le nombre d’huîtres ouvertes. Son poignet l’en a bien informé, et aussi, les palettes qu’il descend de la semi. Avec son Baptiste, il « dépote », et à eux deux, ils savent bien ce qui est sorti du « frigo ».

Baptiste est musicien. Et cuistot. Ou l’inverse. Sans doute qu’en cuisine, il laisse aller son imagination comme le rythme de ses baguettes sur la caisse. Je ne sais pas les langages des batteurs, mais je sais le rythme, et à Dunkerque, il est dense.

Et ils dansent.

Ben et Steevy donnent du Sardou, du Love me tender, et des plumes se trémoussent sur la scène quand ils se posent enfin.

IMG_7919

14 à ouvrir. 14 écaillers, c’est comme ça qu’on les appelle, écaillers, avec des ostréiculteurs dedans.

Et du coeur.

Nous sommes en manque du Bosco, de Christian, et aussi de son fils Lionel. Des fidèles entre tous, qui n’ont pas pu être là. Il n’y aura pas la sieste de Dédé, assis sur un coin de chaise, il n’y aura pas l’attention de Christian, la crème, qui veille au bien être de tous, il n’y aura pas son fils, abonné depuis des années, parce qu’il commence un nouveau job, dans la vraie vie. Il y a des petits nouveaux, qui ne savent pas encore. (Depuis, ils se sont réinscrits, pour celle de Nieuwpoort et celle de Marcq-en Baroeul, des fois qu’on aurait besoin).

Le dress-code, c’est le tablier jaune et les gants. J’avoue ne pas mettre le tablier, car à vrai dire, ce n’est pas très pratique pour courir. Ma place est à part, pour au moins trois raisons, je suis l’entre deux, et l’huile dans les rouages. En début de file, j’ouvre les huîtres plates, à un autre rythme que celui des creuses, flux tendu et multitâches.

Il y a les premières heures où tu ne lèves pas le nez des huîtres. Parce que tu apprends le geste. Aucun d’entre nous n’avait réellement ouvert des huîtres, avant. Une douzaine par ci, une autre par là.

Rien quoi.

IMG_7932

Dans un panier de 15 kilos de numéro 3, il y a 180 huîtres. Et des paniers de 15 kg, il s’en ouvre des dizaines, en numéro 2 aussi…

Je crois bien que tous, on a essayé de compter combien ça pouvait faire d’huîtres. Au bout d’une heure, sans doute avant, on ne compte plus, on s’étourdit. On renforce les poignets, on étire les épaules, on souffre un peu, et puis on a chaud, suffisamment pour se trémousser au son des musiciens sur scène, on accélère le rythme, ça y est, c’est presque facile. Demain sera un autre jour, au petit matin, quand on découvrira les muscles dont on ignorait jusque là l’existence.

Il y a la pause casse-croute, prise debout, ou assis, sur un bout de table, en regardant défiler les gens qui bravent le soleil du nord, pour venir passer un moment en famille, entre amis, entre collègues. On voit la file d’attente faire plusieurs dizaines de mètres, elle va loin, elle dure trois quart d’heure à certains moment, et nous admirons la patience, l’envie, le plaisir d’être là pour faire la fête.

Les piles d’assiettes remplissent l’étal de glace pilée. 5 couches. De 12. Des centaines.

IMG_7936

Dunkerque, c’est l’impossible compte, tellement ça paraît trop, tellement il faut le voir pour le croire.

On se parle d’oreille à oreille, pour lutter contre la folie sonore, on se raconte des blagues, on sourit aux gens, on leur raconte des blagues, on oublie tout ce qui n’est pas l’instant présent, les factures, les soucis, la douleur. On fait des photos, parce qu’on est ébahis parfois de tout ça, on fait des petites vidéos pour montrer aux enfants « t’as vu, j’y étais! »

Ce truc incroyable, né il y a plus de 30 ans, une histoire entre copains qui voulaient faire une dégustation d’huîtres comme au Port-Rhu, une histoire devenue légende, c’est la foire aux huîtres de Dunkerque, une aventure avant tout, humaine.

Quand on arrive de Bretagne avec notre « micro-bus », on est accueillis par la Bouée Bleue.  La Bouée Bleue, c’est un ensemble de types, un peu fous, très motivés, très joyeux, très courageux, qui oeuvrent pour les gens de mer.

En vrai, ce sont des types qui sont à la retraite ou qui prennent 15 jours de congés sur l’année pour être là au moment des foires, qui donnent de leur temps sans compter tout au long de l’année. L’esprit associatif à Dunkerque n’est pas qu’une idée floue.

Des gars, oui, c’est la Bouée Bleue, exclusivement masculine, j’ai cessé de faire des commentaires là dessus, il y a des choses qui ne changent pas. La Bouée Bleue ce sont des hommes, mariés, et tous ont des femmes qui déploient sans doute des trésors de patience, des heures d’abnégation, des jours d’impatience, et surtout qui sont là, tout autant que leurs hommes… en caisse, en service sur table, en cuisine, au self service, à leurs côtés… partout.

À se demander parfois si la Bouée Bleue sans ses femmes tiendrait la route… je sais la réponse, tout le monde sait la réponse, mais elle ne sera jamais dans les statuts ;-), joke.

Alors on fait la bise, deux, et à deux j’en fais quatre, c’est comme ça.

IMG_7924

Je connais enfin la majorité des prénoms, mais ça n’a pas été facile. Parfois je confonds encore, alors que je reconnais bien. Les femmes, pour beaucoup, restent quand même souvent « la femme de », et j’avoue que ça ne me plaît pas. Mais ça fait plus de 50 personnes à mémoriser, et en trois jours, bien souvent, on a pas le temps de discuter, de savoir qui on est vraiment, qui se cache sous la vareuse bleue.

On a pu tisser des liens avec certains, lors du repas du dimanche soir ou du lundi, ou de passages en Bretagne, au jardin, à admirer le bleu de la mer. Et quand on se revoit, on se reconnaît un peu mieux, le sourire est vrai, jusqu’aux yeux.

Avec les écaillers, en revanche, quelque chose de particulier se tricote. Est-on frères et soeurs de foires comme on serait frères ou soeurs de bataille? Se rapproche t-on parce qu’on a vécu ce moment si fort, si dense, si dur parfois, le tout dans la bienveillance et le respect?

Si chacun de nous a une personnalité propre, indépendante, secrète, elle se dévoile sans doute un peu quand le masque tombe. On va vite à l’essentiel quand le temps manque, quand l’enthousiasme est si communicatif qu’il envoûte, quand la fatigue fait dépasser les bornes du langage, et que la confiance d’une épaule étanche la soif.

Lundi soir, nous sommes revenus de Nieuwpoort en Flandres. Là, encore, il s’est passé des moments que je qualifie d’extra-ordinaires, de chaleur et d’émotions.

371df3ba-c3db-4750-b154-9e64356ce2ba
Merci à la photographe de la ville de Nieuwpoort pour cette photo

Par exemple, Dominique qui sert une excellente soupe à la crevette et nous serre dans ses bras le dimanche soir, la voix pleine de compliments, qui a tenu à venir nous présenter sa petite fille, qui voulait aider, mais on ne fait pas encore travailler les enfants…

IMG_8040
Je t’assure que la pause est méritée

Et puis, la lumineuse idée de Jean-Noël d’embaucher un écailler flamand… Arlette nous présente son beau-frère, appelons-le Robert, récemment veuf, tout pétri de tristesse et de solitude. Robert a peur de ne pas savoir faire, mais il est volontaire, il a envie d’essayer. Trois jours durant, il nous a ému de son sourire et parfois de ses larmes, de son courage à rester debout du haut de ses 79 printemps, de son plaisir communicatif. Trois jours pour retrouver le sommeil perdu, apprendre tout ce qu’il faut sur les huîtres pour traduire à ses compatriotes, retrouver des connaissances égarées depuis 40 ans, embrasser des amis, la famille… Retrouver un peu le goût de vivre, dans cette famille que nous sommes, écaillers improvisés, professionnels, habitués, nouveaux, et fidèles.

Je ne sais pas bien , Sébastien, si tu voulais que je raconte comme ça. Nous nous devons de garder en nous les particules de bonheur qu’on ne sait pas dire, les cataclysmes silencieux qui ne se voient pas. Nous pouvons juste ébaucher un trait de crayon qui donne une vague idée de ce qui se passe là, une somme de liens, de bouts, de cordes, qui font de nous une chaîne solidaire et résistante, toujours à l’affut de son maillon le plus faible.

C’est ainsi que font les gens de mer.

Nous nous revoyons dans un mois, mon frère.

IMG_8044

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA Tonnerre de Listrec

DSC_0012

« 21 novembre 1895 : Autorisation donnée à Vincent Tonnerre, de Groix, d’établir un parc à huîtres sur la rive gauche de la rivière d´Etel longeant la rive droite du chenal Ster-er-Istrec au sud et à la suite du parc 545 (parc 1132). »

Sous mes yeux encore émerveillés, la ria fait son chemin jusqu’au jardin, ou presque, et j’imagine que parfois, la famille Tonnerre devait quand même admirer le lever de soleil, peut-être le même que celui de ce matin, on peut rêver.

Je dis « quand même » car si l’ostréiculture est un dur métier, il s’est facilité au fil des années. Jean-Noël raconte l’époque qu’il a connue où il fallait porter les huîtres à l’aide d’une gabirolle, j’ai cherché le terme sur le « grand tout et n’importe quoi », mais je n’ai pas trouvé de définition, ni de photo d’ailleurs. C’est une structure en bois, un cadre avec des bras et un fond grillagé, dans lequel on transportait les huîtres de la côte au chantier. En elle-même, cette gabirolle devait peser son poids. Puis, les huîtres étaient versés sur une table pour être triées. Avant d’être mises en paniers, paniers ficelés à la main à l’aide d’une aiguille. Tu imagines, toi, ficeler tes paniers un par un?

Aujourd’hui, nous avons des mannes, un tracteur ou un monte charge, un tapis qui roule et ça roule.

Le froid est toujours le même, l’humidité aussi, mais nous sommes mieux équipés.

Bien sûr le volume n’est pas le même, on parlait alors de 3 tonnes à l’année, et il y avait, nécessairement, bien plus de bras. Mais les heures de travail allaient parfois bien au-delà de la mi-nuit, et la convention de travail dans l’ostréiculture n’est pas ancienne…(19 octobre 2000!)

Ce temps dont je parle, ce temps de la première ostréiculture, celle de la fin du siècle d’avant le siècle dernier, concernait l’huître autochtone de la ria d’Etel, de la rivière comme on disait en breton,  « ster ». L’huître plate Ostrea edulis donnait alors son identité au pays, et au lieu où nous vivons aujourd’hui. Listrec. L’Istreg, pays de l’huître.

DSC_0013

Il y a quelque chose d’abyssal dans la continuité d’une histoire, une ligne enracinée dans le coeur des gens, dans le sang d’une famille, dans les alliances faites, dans les ruptures aussi.

Un jour, un voisin est venu proposer à Jean-Noël de se mettre sur les rangs pour le « rachat » d’un parc. C’est un parc bien particulier, un parc très ancien, un jour dans la famille puis un jour parti, la vie en somme. Ce parc, de fait, était entre deux parcs déjà détenus par l’entreprise. Je dis « détenu » mais ce n’est pas exactement le terme à employer. Nous ne sommes pas propriétaires, mais locataires. De l’État. Les parcs sont du domaine public maritime. Si l’entreprise achète, c’est le droit d’exploitation en quelque sorte.

Alors, parce que nous ne voulions pas d’huîtres d’écloserie au milieu de nos huîtres « nées en mer » l’entreprise a emprunté pour acheter ce parc.

Derrière cette opération de « sauvegarde » se cachait un battement de coeur aussi. Le parc revenait dans la famille, un parc Tonnerre, voilà, c’est dit.

DSC_0015

Yvon par le père, mais Tonnerre par la mère, Jean-noël n’a eu de cesse de rassembler ces deux entités. Réparer aussi. Il est des blessures qui laissent des traces, des traces qui font des dégâts, qu’un jour il faut prendre à bras le corps pour pouvoir fermer le cercle, former une boucle, un rond, une ronde.

1895. 2015.

Sur ce parc, on sème. Tu peux le dire à voix haute, c’est vrai aussi.

J’aime tellement l’arpenter. On y sème des huîtres creuses, mais aussi des huîtres plates. Parce que c’est là qu’elles sont le mieux. On les ramasse, quand la mer descend assez, on en rassemble des mannes, parsemées de ci delà, qu’on remontera sur le chaland, en flot, et on rentre les trier.

Ces plates là, elles sont particulières. Elles ne ressemblent pas aux autres, encore moins à celles des pays du Nord, où il a fallu se fournir ces dernières années, faute de captage.

Les huîtres plates de la « Ster an Istrec », sont plus foncées, assez coffrées, et survivantes. Comme des fantômes du passé, elles reviennent, ayant surmonté l’éradication venue avec les maladies à la fin des années 60.

J’ai, à chaque fois qu’on les pêche, l’impression d’un trésor de la nature, un miracle de vie, qui prouve que quand on laisse les choses se faire, elles s’adaptent, et continuent d’être là. Peut-être que ces huîtres sont un chouia différentes de celles des générations d’avant, sans doute même, puisqu’elles résistent, comme au couteau d’ailleurs !

À ces huîtres dont la production est infime, infinitésimale, toute petite, n’atteignant même pas le quintal, ou presque, nous avons décidé de donner un nom, un prénom, une identité qui dit tout.

DSC_0018

 

Elle est féminine, donc explosive, elle est d’ici, donc gustative.

La Tonnerre de Listrec, enfin née, ou la renaissance d’un patrimoine assumé et dévoilé, intimiste.

C’est peut-être parce que j’ai vécu à Brest que ce nom m’est venu, c’est peut-être pour rappeler le son du canon, l’évasion d’un bagnard, la liberté en vue, c’est peut-être parce que je me donne le droit d’apporter une particule de noblesse à un produit noble, parce que je n’ai pas peur et que je suis fière de ce qui est (a été) accompli dans cette entreprise, familiale, avec tous les caractères qu’une famille peut tenir dans ses mains, du mauvais peut-être, mais pour mieux voir le meilleur sans aucun doute.

La Tonnerre de Listrec, pour se réconcilier.

DSC_0021

 

 

 

 

 

 

« Faire la marée »

604BD6BB-1F52-46C3-BBA3-CCC50793A151

Mes plus belles photos sont celles que je ne fais pas.

Ce matin, en contraste avec le soleil à hauteur de mes yeux, la silhouette chinoise de l’équipage, découpée aux ciseaux de lumière. La lueur de l’astre qui se lève met de l’or sur la rouille, et coule la rivière.

Ainsi, je veux remplacer les photos impossibles aux doigts gantés et mouillés, par des mots qui mettent en images le film des marées.

Souvent, c’est quand les tables du haut, devant le chantier, devant le jardin, découvrent. Là, le patron surveille, veille, et soudain, se lève. Alors il faut que tu sois prête, en cuissardes noires jusqu’en haut des cuisses ou en cotte de caoutchouc, ces combinaisons lourdes, qui donnent l’apparence de l’éléphant dans le magasin de porcelaine, indispensables pourtant quand la mer est récalcitrante à descendre.

Avant l’heure théorique de la marée, l’attention se porte aussi sur le chaland. On dit chaland pour ne pas dire barge ou ponton, tout dépend des régions. Le vocabulaire français est assez riche pour te faire voyager.

D9ED8409-77F2-4010-A6C2-0A7CC0E8A53B

Il ne faut pas que le chaland échoue. Tu n’as jamais l’air aussi bête que quand tu es devant le monstre d’alu, masse immobile, impossible à mouvoir quand elle est posée sur la vase, inerte et inutile, alors que la mer s’est retirée, te donnant l’autorisation d’aller travailler. Sauf que tu ne vas pas loin sans chaland.

Une heure ou deux avant l’heure de la basse mer, on descend le chaland, de plus en plus bas, en fonction de la vie de l’eau, qui parfois descend plus vite que prévu et d’autre fois, ne descend pas.

Tu te méfies du vent aussi. Le chaland a le fond plat, vraiment plat, et quand le vent l’emporte sur le courant, quand il s’oriente vers la terre, le chaland tourne sur son erre, celle que lui laisse le corps-mort, ou le grappin que tu auras posé plus loin, plus bas, on dit que tu mouilles le chaland, court ou long, en tout cas assez pour que la coque luisante reste à flotter.

Une fois que tu maîtrises tous ces paramètres, que les tables du haut découvrent, alors tu sais qu’il est temps. Et pas une seconde de plus. La marée n’attend pas, c’est la règle numéro 1. Tu marches sur l’estran en enfilant tes gants et tu rejoins le chaland.

194A4900-66EB-4E97-88A5-552E577EB874

Embarquer, monter à bord, relève parfois du comique.

La cotte, pour ne parler que d’elle, est comme une gangue qui te serre aux jambes quand tu marches dans l’eau, mais son épaisseur est telle et sa souplesse si relative, que certains gestes deviennent difficiles, comme : plier le genou. Tu peux plier à 45°, mais pour obtenir un angle aigu (rappelle toi les cours de géométrie) c’est presque impossible. Tu ahanes, tu jures, tu tends tes bras au maximum pour tenter de lever le postérieur qui parfois est encore sous l’eau, en vain. Tu finis par te vautrer à plat ventre sur le pont, comme un phoque fatigué, ou une baleine échouée, et tu fermes les yeux pour que les autres ne te voient pas, légère comme une libellule.

On a fait fabriquer une échelle de coupée pour pallier ce problème d’embarquement en cas de trop plein d’eau (si le niveau d’eau est haut : le chaland est haut!). Le patron du chantier naval nous  a dit « auriez-vous un problème d’élasticité? ».

Moqueur!

Bref. Te voilà à bord, le moteur a sifflé le départ, la pissette d’eau est vive, le refroidissement correct, le patron a sans doute vérifié le niveau d’essence, tout va bien.

Route sur les parcs. Nous sommes chanceux, ils sont devant la maison. En fait, le chaland nous emmène  pour traverser le chenal mais surtout pour faire oeuvre de transport de marchandise. Ce matin il était chargé de poches à mettre à l’eau, des huitres dédoublées de la veille qui trouveront une place sur les tables, c’est trop tôt encore pour semer, il y a des dorades royales en pagaille dans la Ria en ce moment, on attendra qu’elles aillent manger ailleurs.

J’ai eu envie d’écrire sur la marée, très souvent, et je me souviens de la dernière fois. Il faisait doux, une vingtaine de degrés, une légère brise ne nous laissait pas le temps d’avoir trop chaud, et je ne souffrais pas d’avoir les bras dans l’eau tant elle n’était pas vraiment froide. Les tables ont été remplacées depuis la dernière fois que j’étais venue là, et passer d’une hauteur de 50 à 80 (cm) change la vie.

En ce moment nous tournons les poches, encore et toujours, et puis nous en levons pour le tri des huîtres de l’automne et de l’hiver. Nous commençons à préparer le volume qui se retrouvera d’une façon ou d’une autre dans votre assiette ou celle de votre voisin.

31106D4D-7FCD-4DB6-80C2-58E0A26B6708

Tourner les poches, c’est très simple. Elles font une longueur de presque un mètre je pense, et une largeur de 50 cm. Elles sont posées et accrochées à l’aide de « caoutchoucs » munis de crochets, à la structure en fer à béton de la table. Il faut donc décrocher les deux extrémités, soulever un côté de la poche, taper pour éliminer les mousses (éponges) qui adhèrent, et démailler les huîtres qui ont poussé parfois dans les mailles de la poche, qui se sont aussi amalgamées dans les coins, les coins vers la côte le plus souvent, et retourner avant de raccrocher. Les poches ne font pas toutes le même poids en fonction de leur âge, et des parcs. Si tu comptes la végétation, le poids de l’eau, de la poche et des huîtres, tu peux avoir à tourner plus de 15 kg par poche. Les rangées de tables en contiennent environ 130 pour les plus longues…

Tu décroches, tu mets sur la tranche, tu tapes les coins, tu retournes et tu raccroches. Et ainsi de suite.

Ton dos résiste, tes bras persistent, tu respires en rythme, tu sens les éclaboussures se projeter sur ton visage, te faisant l’aspect d’un dalmatien de vase, tes bras sont griffés par les poches, tu es sale comme jamais, et c’est le bonheur.

Car, vois-tu, sentir ton corps en action, fonctionner sans douleur inhabituelle, l’air entrer dans tes poumons, les parfums d’algues, l’iode, le cri des oiseaux, le murmure de l’activité humaine à terre, un moteur de tondeuse, une vague d’étrave d’un pêcheur qui passe, le clapot sur la coque du chaland, le vent encore qui draine des bruits inconnus, amplifiés, transformés, le dessin des éponges orange ou marron ou noires avec des étoiles blanches, le Bernard-l’ermite qui colonise des bigorneaux perceurs, le vol du poisson qui saute devant toi quand tu approches, celui-là même (un mulet) qui se posera sur le pont du chaland parce qu’il aura volé trop haut, le chien qui court en aboyant après les mouettes sans en atteindre une seule…

Un texte ne suffira jamais à dire mon plaisir d’être « à la marée ».

Les pensées se délient, se délitent, se dénouent, se démêlent. Tu poses tes valises, comme un marcheur qui bat la campagne, tu te recentres, tu reviens à l’essentiel, les deux pieds dans la vase et la tête dans les nuages, connectée à ce qui est mon pays, ma planète si j’osais. J’ose. Merde alors, et on ne laisserait pas nos enfants connaître ces bonheurs là?

Je viens de la ville, je viens de la campagne, je viens d’une île, et je suis au coeur de la terre, au milieu de l’eau, sur une presqu’île, je suis transformée par mon environnement, j’en suis de plus en plus consciente, comme d’un compagnon ou d’une compagne qui vivrait avec moi, avec ses humeurs, son caractère, joyeux ou triste, lunatique aussi parfois, imprévisible et surprenant, tellement vivant.

Voilà le cadeau de ce métier, cet apprentissage quotidien, même si parfois c’est moins bien. Ça arrive aussi les creux, les crises, les hésitations, les erreurs, les mauvais choix.

Ça arrive de pleurer de douleur, parce que le froid, parce que la table trop basse, parce que la vase. Ou bien l’engueulade quand c’était pas comme ça. Les scènes de ménage? À la marée aussi! Exutoire!

Mais ça, je ne crois pas l’avoir vu la première fois que je suis venue. Il a fallu le temps que j’entre en ostréiculture, par amour peut-être, par amour sûrement, celui qui donne, et qui sait recevoir.

Laisser le temps, et ne pas perdre de temps.

dsc_0015

 

 

 

 

 

 

Huîtres nées et élevées en mer

%d blogueurs aiment cette page :